20170428_071343

Depuis quelques temps rue Belfort, un nouvel artiste nous gratifie de ses oeuvres, que les accros du streetart s'empressent de partager via Instagram et FB (entre autres).

Malgré nos efforts conjoints pour en savoir plus, il s'avère que le gribouilleur est totalement anonyme et inconnu des réseaux, alors forcément, comme j'ai une imagination débordante, je me suis raconté plein de films autour de cet artiste au coup de craie si fertile.

Je l'ai baptisé le Gribouilleur de la rue Belfort, et je me suis dit que ça ferait un bon titre de bouquin (je sais, je lis trop de polars). Et puis je me suis dit aussi que derrière chaque oeuvre, il y a une histoire. Quelle que soit la création, quel que soit l'artiste, il y a eu, à un moment donné dans sa vie, un déclencheur qui lui a donné l'idée de faire un petit monstre qui s'accroche, un sac poubelle de déchets radioactifs, une femme à la beauté toute en rondeurs, un petit poteau tout content, une Marianne manga....

Comme en plus de mon imagination débordante, j'ai l'envie d'écrire depuis que j'ai découvert à quel point la lecture est une fantastique échappatoire, source de rêve et de délices, j'ai décidé d'imaginer une version des événements ou situations qui avait pu donner naissance à cette oeuvre.

Bien entendu, il s'agit d'une histoire, très largement inspirée par l'actualité et nourrie de mes peurs, mais je la partage avec vous.

Je ne sais pas si l'artiste va lire mon délire... Si oui, il peut se manifester pour me traiter de folle à l'esprit tordu...

 

Ce matin-là, il s’était levé de bonne humeur. Une aura positive semblait flotter dans l’appartement sombre et silencieux et il s’était installé avec son café pour profiter de ce moment de calme.

Il hésita un instant entre allumer la télé ou prendre son smartphone, puis il se mit à pianoter sur le clavier tactile, qui ne risquait pas d’éveiller les soupçons du voisin. Ce dernier ne manquerait pas de se demander pourquoi la télé était allumée à 4h du matin et il risquait de le signaler.

Chaque jour ou presque, le rituel était le même. Il se levait avant l’aurore, prenait son café et allait faire un petit tour sur la toile pour voir ce qui était arrivé dans la nuit. Depuis quelques temps cependant, il éprouvait toujours une certaine réticence à s’informer. La simple lecture des titres avait tendance à le plonger dans un désarroi que sa journée de travail ne faisait qu’accroître au fil des heures.

Il soupira et ouvrit le site d’informations officielles. Depuis que Sentinelle était devenu le media unique, il était devenu très compliqué de s’informer. En général, il lisait la propagande officielle, puis il allait se connecter sur des sites d’information étrangers. Malgré tous ses efforts, le gouvernement n’avait pas réussi à en bloquer totalement l’accès.

Comme chaque jour, la première page s’ouvrait sur un édito de la présidente. Aujourd’hui, elle se félicitait d’avoir passé la loi interdisant la diffusion de rap et qui sanctionnait lourdement tout contrevenant. Elle rappelait également aux citoyens l’importance d’aller « signaler » aux postes de milices locales toute anomalie qu’ils pourraient constater.

Il soupira en repensant à ses anciens voisins. Ils étaient là quand il avait acheté son petit studio et à l’époque, ils l’avaient pris sous son aile car il venait de débarquer dans la ville. Souvent, il était invité à partager le repas familial car Madame M. lui disait qu’il lui rappelait son fils aîné, parti faire ses études à l’étranger.

Le mois dernier, une escouade armée jusqu’aux dents avait débarqué en fin de journée pour les arrêter et ils avaient immédiatement été déplacés vers un centre de détention frontalière. Ils avaient été dénoncés par le voisin du dessous qui convoitait leur appartement, plus grand et mieux orienté. En bon citoyen respectueux de la nouvelle règle sur la préférence nationale, il était allé signaler le fait que les odeurs de cuisine qui s’échappaient de leur palier étaient suspectes.

Une enquête généalogique avait été ouverte comme le voulait la procédure en cas de dénonciation, et il était rapidement apparu que Monsieur M. n’était pas français de souche, il avait été naturalisé à l’âge de 20 ans, ce qui lui avait permis de faire son service militaire. Il en avait d’ailleurs été très fier, et la photo du jeune soldat souriant en tenue de camouflage trônait fièrement à côté de la photo de son fils lors de la remise de son diplôme d’ingénieur des Ponts. Madame M. était née en France, mais de parents qui n’avaient pas été naturalisés, alors le tribunal avait décidé de les expulser vers « leur pays d’origine ». Leur fille, avocate et mariée à un français « de souche » avait eu beau essayer d’intervenir, elle n’avait pas réussi à leur éviter le camp de détention. Elle avait au passage fait un séjour en garde à vue pour obstruction à la justice. Heureusement, son mari avait réussi à la faire libérer au bout du délai légal de 72 heures. Aux dernières nouvelles, l’Algérie avait accepté d’accueillir Monsieur et Madame M., mais ils avaient le statut d’apatrides. Comme ils n’avaient aucune famille dans ce pays, ils étaient contraints de travailler pour une misère pour survivre dans des conditions proches du seuil de pauvreté. Tous leurs biens avaient été saisis, comme le voulait la procédure et leurs enfants ne pouvaient pas leur rendre visite car l’Algérie faisait partie des pays dans lesquels il était devenu illégal de se rendre.

 

Il but une gorgée de mauvais café et repensa avec nostalgie à l’époque de l’ouverture des frontières et du libre-échange. Depuis que la présidente avait décrété la préférence nationale, elle l’avait également appliquée au commerce. Le pays s’était enfermé dans un protectionnisme farouche, bloquant la plupart des importations dans le but de relancer l’économie locale. La conséquence avait été très rapide. Pénurie de tout, augmentation vertigineuse des prix sur les produits de consommation courante en même temps que celle des taxes sur les produits qu’on était obligé d’importer. Le marché noir s’était développé et la plupart des gens survivaient grâce à cette économie parallèle. Il se leva et alla contempler le chantier abandonné en face de chez lui.

La loi sur la préférence nationale également avait forcé des milliers d’ouvriers à repartir, créant une pénurie de main d’oeuvre sans précédent. La présidente avait essayé de relancer la natalité en interdisant l’avortement et la contraception, avec des conséquences désastreuses. Les orphelinats avaient rouvert, de moins en moins de femmes pouvaient travailler et le niveau de vie s’était effondré.

A la une, juste après l’édito de la présidente, un article rappelait que la loi martiale était maintenue et qu’elle avait permis de mettre un terme à la vague d’attentats qui avaient secoué le pays. Il ricana en pensant aux articles qu’il avait réussi à lire sur les medias parallèles. Les attentats continuaient de plus belle, mais le gouvernement étouffait ou minimisait toujours les faits.

Dans la rubrique faits divers, ce n’était pas mieux. Un homme condamné à 5 ans de prison pour avoir volé un paquet de bonbons pour l’anniversaire de sa fille, une femme décorée pour avoir dénoncé sa voisine qui avait avorté clandestinement après avoir été violée par un milicien, un chanteur condamné à verser 600 000 francs (il dût une fois de plus faire le calcul pour avoir le montant en euros, il n’arrivait pas à s’y faire depuis le retour de l’ancienne monnaie) pour avoir fait une reprise de Brassens…

Avec une grimace de dégoût, il ferma Sentinelle et alla entrer ses codes pour se connecter au deep web. Il était sidéré que la présidente et son équipe n’arrivent toujours pas à juguler et contrôler les accès. C’était tellement typique des petits dictateurs finalement, s’imaginer tellement intouchable qu’on ne prend pas la peine de tout vérifier. Si la présidente voulait écraser la rebellion qui commençait doucement à s‘organiser et à se renforcer, il fallait qu’elle verrouille l’accès à internet. Heureusement pour eux, elle ne l’avait pas fait.

Sur le site RebelNation, il alla se connecter aux dernières infos. Pour la première fois depuis qu’il était levé, il esquissa un sourire. Lors d’un meeting du ministre de la famille traditionnelle sur le parvis de Notre Dame, un drône avait réussi à larguer des préservatifs aux couleurs de l’arc en ciel et des tracts expliquant la contraception. Le service de sécurité avait abattu le drône sur le champ, et l’explosion de ce dernier avait blessé plusieurs militants.

A Lyon, les Gônes Libres avaient réussi à exfiltrer vers la Suède un artiste de rue dont les collages engagés dérangeaient les autorités locales depuis des mois. Il avait été dénoncé, mais une source d’information interne (et elles étaient de plus en plus nombreuses) à la brigade de la répression des arts illicites les avait informés de l’arrestation imminente et ils avaient réussi à le faire sortir de la ville, puis du territoire.

Et enfin, le dernier meeting de la présidente avait été perturbé par la pluie qui s’était mise à tomber. Le temps qu’un garde du corps s’approche avec un parapluie, elle avait été trempée et, cerise sur le gâteau, elle avait glissé sur la première marche de l’estrade et avait descendu le reste sur les fesses. Une courte vidéo pirate immortalisait l’événement. On voyait la lourde chute de la présidente, mais surtout, on voyait clairement que la plupart des personnes présentes dans l'audience se retenaient clairement de rire. Il était de notoriété publique que les gens qui assistaient aux meetings hebdomadaires le faisaient sous la contrainte. Elle avait instauré cette règle du meeting afin de « rester près du peuple », mais ce dernier s’était rapidement lassé. Devant les places vides, elle avait rapidement mis en place une obligation citoyenne de soutien du régime.

Cette courte vidéo de la présidente sur les fesses, trempée, devant une foule hilare lui redonna le moral. Après tout, ça prendrait le temps qu’il faudrait, mais ils allaient bien arriver à la renverser. La résistance s’organisait partout, depuis les réseaux clandestins ici, depuis l’étranger également. Un jour,  Liberté, Egalité, Fraternité referaient leur apparence sur les frontons des mairies, où ils avaient été remplacés par Patriotisme, Nationalisme, Sécurité.

 

Finalement, aujourd’hui était un bon jour pour se livrer à son petit jeu, malgré la pluie battante. Toujours en souriant, il attrapa son blouson noir à capuche et ses craies de couleur. Sans faire de bruit, il sortit de son immeuble et s’enfonça dans la pénombre de la rue déserte. Les coupures d’électricité lui rendaient bien service, elles lui permettaient d’agir plus subrepticement. De toute façon, les caméras de surveillance de son quartier avaient toutes été noircies à la bombe, comme un peu partout dès qu’elles avaient été installées. La présidente avait beaucoup communiqué sur les moyens mis en place pour lutter contre la criminalité, et notamment l’installation de caméras. Mais le gouvernement était ruiné et n’avait pas les moyens d’entretenir (et a fortiori remplacer) le matériel. Il était donc peinard pour faire son petit coup d’éclat du jour.

Il arriva devant le mur blanc et jeta un œil autour de lui. La rue était déserte, sombre, et il savait les immeubles autour inhabités. Il sortit ses craies et se mit à l’œuvre. En plus de ses activités clandestines de résistance, il mettait un point d’honneur à faire régulièrement un pied de nez aux autorités, et à redonner espoir aux passants…

 

20170428_071343

 

 

 

Enregistrer

Enregistrer