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Le crayonneur masqué a pris son envol et délaisse désormais la rue de Belfort.... qu'à cela ne tienne, je l'ai tout de même traqué, et il m'inspire toujours autant....

 

 

Il s’était levé très tôt, comme souvent quand il avait une idée derrière la tête. Il aimait bien ces instants tranquilles, avant que la ville ne se réveille, où il pouvait réfléchir en toute sérénité à ce qu’il allait faire. La journée promettait d’être riche en événements, comme souvent depuis ces derniers mois.

Par moments toutefois, il se demandait dans quel pétrin il était allé se mettre, mais l'excitation reprenait rapidement le dessus.

Au début, il avait trouvé ça amusant, cet anonymat auquel il n’était pas du tout habitué, la sincérité parfois un peu brutale de ses interlocuteurs. Il s’était positionné en spectateur, prenant de la hauteur, sans vraiment s’impliquer. Et puis tout avait changé.

 

Tout avait commencé un soir de beuverie avec ses copains de MBA. Tous avaient trouvé des postes, plutôt intéressants et confortables mais ils avaient tous du mal à gérer les rapports avec leur hiérarchie. Jeunes, talentueux et persuadés de détenir la vérité absolue, ils avaient souvent du mal à accepter que leurs idées ne soient pas retenues lors des brain stormings, ou de ne pas être choisis pour porter LE projet qui allait ramener le plus d’argent. Formatés à l’école de l’excellence, ils en oubliaient un peu la réalité du terrain et à force d’avoir entendu pendant toutes leurs années d’études qu’ils étaient les meilleurs, ils avaient complètement oublié de rester modestes. Tous venaient de familles aisées et tous avaient, à un moment donné lors de leurs études, bénéficié du réseau de papa pour décrocher LE stage dans la boîte en vogue, sésame indispensable pour de bons débuts dans le monde du travail.

Lui, il les écoutait d’une oreille distraite, sans vraiment comprendre leurs doléances. A chaque fois qu’il avait fait un stage, ou lors des différents CDD qu’il avait occupés (il s’était à chaque fois lassé au bout de quelques mois, trouvant le job dénué de challenge, ou trop répétitif, trop mal payé…), tout s’était très bien passé et il n’avait eu aucun mal à faire accepter ses idées. Au bout d’un moment, lassé de leurs jérémiades, il avait interrompu la conversation.

« Eh les mecs, sérieux, arrêtez un peu de vous plaindre. C’est juste une question de charisme et de personnalité. Moi, j’ai jamais eu le moindre problème pour faire accepter mes idées ».

Un silence presque pesant avait suivi ses paroles. Incrédules, ses potes l’avaient dévisagé, se demandant s’il était sérieux.

Enfin, l’un d’entre eux avait décidé de se lancer.

« Mec…. Je ne mets pas tes capacités en doute, hein, loin de là… Mais ton père possède LE plus grand groupe agro-alimentaire de France. T’as toujours bossé dans des filiales de ses boîtes, ou alors chez ses fournisseurs. Tu penses bien que personne n’allait oser t’envoyer bouler. » Le gars vida cul-sec la fin de sa pinte et s’en versa une autre, comme étonné d’avoir eu le courage de dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas.

Il avait sans le savoir touché la corde sensible… depuis tout petit, on lui balançait son statut de fil à papa en travers de la figure, alors qu’il n’avait pas le sentiment d’être plus privilégié que ça.

En titubant, il se leva et annonça solennellement : « très bien…. Je vais me faire engager dans une des boites de mon père, anonymement, et vous verrez que je ferai mes preuves tout aussi facilement ! Fingers in ze nose, les mecs ».

Le lendemain, après avoir décuvé, ils l’avaient tout charrié sur son délire de la veille, ce qui n’avait eu pour effet que de renforcer sa détermination.

 

Presqu'un an plus tard, il était là, assistant commercial dans la plus petite des filiales provinciales de son père. Force était d’admettre que sans le sésame magique de son nom de famille (il portait les noms de ses deux parents et n’avait eu qu’à utiliser celui de sa mère, personne n’avait tilté), il n’avait pas passé autant d’entretiens qu’il l’aurait pensé. Son école était prestigieuse, mais beaucoup de recruteurs étaient frileux, redoutant le syndrome du petit con pédant et cupide qui était assez fréquent chez les anciens élèves de cet établissement.

Quant aux postes à responsabilité, on lui avait carrément ri au nez en lui disant d’acquérir un peu d’expérience de terrain avant de pouvoir postuler.

 

Alors il était là, à gérer des petits clients, des petits commandes, avec un chef qui était trop souvent sur son dos à son goût et dont les compétences étaient plus que discutables. La grande surprise était venue des collègues, avec lesquels il avait fini non seulement par sympathiser mais, contre toute attente, avec lesquels il avait tissé de vrais liens amicaux. Quand il avait pris son poste, il était déterminé à bien séparer sa vie privée de sa vie professionnelle. Pas question de quitter sa caste privilégiée pour aller s’encanailler avec les employés de son père.

Au début, il avait gardé ses distances. Avec la standardiste, qui était pourtant adorable et sur laquelle il pouvait toujours compter pour filtrer très efficacement les appels qu’il n’avait pas envie de prendre, avec l’assistante achats, qui avait plus d’une fois couvert ses bêtises les premiers temps pour ne pas que le chef lui tombe dessus et enfin avec ses collègues, qu’il voyait au départ comme des gagne-petits qui n’avaient pas d’autre ambition que de garder leur job. Sans être franchement désagréable, il restait distant. Il ne mangeait pas avec eux dans le petit local aménagé, préférant la brasserie locale et son plat du jour. Il n’acceptait jamais d’aller boire un verre avec eux lorsqu’ils sortaient le vendredi et il s’arrangeait toujours pour prendre son café lorsqu’il n’y avait personne d’autre que lui devant la machine.

Le week end, il retrouvait ses potes de l’école et fanfaronnait auprès d’eux, n’osant pas avouer qu’il était simple assistant commercial.

Et puis un soir, il avait été contraint de rester tard pour boucler une grosse commande.  Il avait éteint son ordi, son bureau et il s’apprêtait à aller aux toilettes lorsqu’il avait entendu des voix en passant devant la porte du bureau de son chef. Sur le moment, il n’y avait pas prêté attention, mais quand il était ressorti, il avait croisé la jeune standardiste qui sortait précipitamment du bureau, échevelée et en pleurs.

« Il a dû lui passer un savon pour une connerie qu’elle a faite ».  Pourtant, elle n’était pas sous ses ordres, mais le type était tellement mesquin qu’il était parfaitement capable de passer sa colère sur une personne innocente. Il en avait lui-même fait les frais deux ou trois fois, et il commençait à trouver le bonhomme fort antipathique. Il haussa les épaules. Il n’y pouvait rien, et elle ferait comme tout le monde : elle s’en remettrait.

Il monta dans son joli coupé Audi sport dernier modèle et démarra. Il arrivait à la barrière de sécurité quand il aperçut la standardiste qui s’apprêtait à sortir. Il la dépassa et jeta machinalement un coup d’œil dans le rétro. Elle était encore en pleurs. Il freina et lorsqu’elle passa à son niveau, il ouvrit la fenêtre « tu veux que je te dépose quelque part ? »

Elle recula, comme effrayée et balbutia :

« Non, non, c’est bon, ça suffit ce soir. Mais qu’est-ce que vous avez tous ? » et elle s’éloigna d’un pas rapide. Il la rattrapa en quelques enjambées. Le tact et l’empathie n’avaient jamais été son fort, mais il ne pouvait pas s’empêcher de se demander ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état.

« C’est tête de con ? (le petit surnom que tout le monde donnait au chef dans son dos) ? Il t’a renvoyée ? »

Elle renifla bruyamment.

« Non…c’est pas ça…. Laisse tomber tu comprendrais pas… »

« Ben dis toujours… »

Elle le regarda et soupira.

« Il me harcèle depuis des mois. Au départ, c’étaient juste des petites réflexions, un compliment sur un vêtement, mon maquillage ou autre, et puis il a commencé à se taper l’incruste à chaque fois que je mange seule, puis il m’a invitée à boire un verre un soir mais j’ai refusé. Et depuis, c’est l’enfer. Soit il se plaint de mon boulot à mon chef, soit il me rabaisse devant tout le monde, y compris des visiteurs et ce soir, il m’a convoquée dans son bureau pour que je lui amène de dossier Balland. J’étais restée tard pour finir les saisies de factures. Quand je suis montée, il a fermé la porte et il s’est jeté sur moi. Il m’a dit des trucs horribles. Que je n’avais pas arrêté de l’allumer depuis que je suis arrivée, que j’étais qu’une petite garce, et qu’il allait prendre ce qui lui revenait de droit. Un vrai malade, j’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Il m’a embrassée de force, il a mis sa main entre mes jambes en me disant que quand on porte des jupes aussi courtes, c’est qu’on cherche et qu’on aime ça… Je lui ai donné un coup de genou et j’ai réussi à sortir… »

Il était atterré. Il avait toujours pensé que ce genre de trucs n’arrivaient que dans les films. Il ne remit pas un instant en cause la version de la fille. Elle était d’une discrétion exemplaire,  tout l’opposé d’une allumeuse. Et quand bien même…. Lui, le grand séducteur qui n’avait jamais eu de mal à amener ses conquêtes dans son lit à grand renfort de charme et de baratin, n’avait jamais pu saquer les types qui forçaient la main.

« Allez, monte, je te ramène chez toi. Et ne t’en fais pas, je ne vais pas t’agresser, t’es pas du tout mon style » il lui fit un grand sourire et ouvrit la portière passager.

« Tu devrais en parler à la DRH tu sais »

Elle ricana sans conviction.

« C’est ça ouais… tu l’as pas connue parce que c’était avant que tu arrives, mais il y avait une commerciale super jolie avant, elle gérait le secteur IDF. Tête de con l’a repérée dès qu’elle est arrivée et il lui a sorti le grand jeu aussi. Elle s’est pas laissée faire, et quand il a commencé à être vraiment lourd, elle est allée en parler à la DRH. Elle s’en entendue dire que quand on est jolie, on ne devrait pas se plaindre d’être courtisée par les hommes, et qu’un compliment par ci par là, ça n’a jamais été considéré comme un délit ou un crime. Bref, elle a fini par démissionner. Moi, je ne peux pas me le permettre. J’ai un crédit étudiant à payer, et aussi mes cours du soir et mon loyer ».

« Crédit étudiant ? »

« Et oui. Figure toi que de nos jours, même les standardistes ont fait des études, c’est fou hein ? Moi j’ai fait une fac de droit et en ce moment, je prépare le concours du barreau en cours du soir. »

Il la déposa devant chez elle et rentra chez lui, perplexe. Il n’avait jamais pu blairer tête de con. Depuis le début, il avait remarqué que le type était un petit teigneux frustré qui se vengeait sur les autres de ses propres échecs. Il avait posé quelques questions à son sujet, et apparemment, le type était un ami d’enfance de la DRH. Intouchable donc, puisqu’elle même couchait avec le directeur général, qui faisait tout ce qu’elle lui demandait.

Il cogita une bonne partie de nuit, et à l’aube, il eut l’idée. Il était temps d’aller rendre une petite visite à son père, qui gardait sur un petit carnet tous les codes de toutes les alarmes de toutes ses filiales de France, afin de pouvoir y pénétrer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il avait toujours trouvé ça complètement aberrant, mais là, ça allait lui servir.

 

Quelques jours plus tard, il avait attendu minuit puis il était retourné sur son lieu de travail. Il avait désactivé l’alarme et était rentré avec sa clef. Tous les membres du service commercial en avaient une. Il était allé chercher le double de la clef du bureau de tête de con dans celui de la secrétaire de direction, qui ne pensait jamais à fermer le sien et qui gardait un double de chaque bureau.

Il avait un peu galéré pour trouver l’endroit idéal, mais il avait finalement installé le petit système, qui lui avait coûté une fortune, dans une boîte d’archives qui se trouvait sur l’étagère en face de la porte. Comme si c’était fait exprès, il y avait un petit trou en bas, qui permettait de les saisir plus facilement. Il installa le petit dispositif (il ne croyait pas sa chance : il y avait une prise juste derrière l’étagère). Il le mit en route et repartit aussi discrètement qu’il était venu. Tous les soirs, il restait tard au travail guettant l’heure à laquelle la standardiste s’en allait, mais elle partait souvent dès 17h30. Tête de con était de plus en plus irascible et il supposait qu’elle cherchait à tout prix à éviter de se retrouver seule avec lui dans les murs.

Un soir, environ trois semaines après avoir installé la caméra, il remarqua une énorme pile de dossiers sur le bureau de la standardiste, ainsi que ses yeux rouges.

« Qu’est-ce qu’il se passe, ça ne va pas ? « 

« Si, mais c’est juste que tête de con vient de me donner une pile de dossiers urgents à traiter, soi disant que je dois filer un coup de main. Ils doivent être finis pour demain matin, j’en ai pour des heures. Je vais devoir rester tard et mes potes avaient prévu une soirée ce soir. Il l’a fait exprès, j’en suis sûre. Il était à côté de nous quand je prenais mon café à midi et il m’a entendue en parler. Je suis sûre que c’est pour se venger. Quel salopard ».

« Je peux t’aider pour ces dossiers ? »

Elle sourit tristement.

« T’es sympa. Merci, mais c’est de la compta, je vais m’en occuper. J’ai appelé mes potes pour leur dire que je les rejoindrai après le resto ».

 

Il soupira et retourna s’asseoir. Il attendit que tout le monde soit parti puis sortit sa tablette et se connecta à la caméra. Il était certain que tête de con avait l’intention de repartir à la charge. Vers 20h, il le vit saisir son téléphone et trois minutes après, la standardiste entrait dans son bureau, une pile de dossiers dans les bras. Il la laissa s’approcher et s’asseoir, et alla discrètement fermer la porte à clef. Il revient s’asseoir et parla quelques minutes, puis se leva et se dirigea vers la standardiste. Il se plaça derrière elle, et glissa ses mains sur ses seins. Elle se leva, essaya de le gifler mais il fut plus rapide qu’elle et lui saisit les deux mains et les plaqua dans son dos. Sa main remonta brusquement sous sa jupe.

Le bureau de tête de con était juste à côté du sien. Il se leva précipitamment et fut devant la porte en deux enjambées. Il hésita entre donner un coup d’épaule ou un coup de pied, mais un cri venant du bureau lui fit opter pour un violent coup de pied. Il ne se souvenait pas d’avoir ressenti une telle colère auparavant. Boosté par l’adrénaline, il n’eut besoin que d’un second coup avant que la porte ne cède. Il s’engouffra dans le bureau et saisit tête de con par le col de sa chemise. Il le tira vers lui et lui balança son poing en pleine figure. Instantanément, il sentit une violente douleur dans sa main, en même temps qu’un sinistre craquement se faisait sentir sous ses phalanges refermées.

Il saisit la standardiste par le coude et la fit sortir de la pièce. Tête de con, qui avait repris ses esprits, leur courut après en hurlant.

« Vous êtes finis, tous les deux ! Je vais vous faire virer ! »

Il se contenta de sourire et s’éloigna avec la fille qui sanglotait encore.

Le lendemain, toute la boîte reçut un mail de la part du PDG, avec une petite vidéo en pièce jointe. La standardiste accepta de ne pas porter plainte pour tentative de viol et harcèlement sexuel et elle reçut une belle augmentation. Tête de con démissionna, sur une aimable suggestion du DG et un des commerciaux fut promu à sa place.

A partir de ce moment-là, il n’avait pas pu s’empêcher de continuer ses petits redressages de torts.  Le délégué du personnel avait un jour trouvé sur son bureau des copies de documents prouvant que les aménagements nécessaires à une bonne ergonomie dans les bureaux n’avaient pas été faits car la responsable RH avait estimé que ça coûtait trop cher, en dépit des recommandations du médecin du travail. Elle n’avait pas pu échapper au blâme, malgré ses liens étroits avec le DG et les bureaux en open space avaient été repensés, les fauteuils changés au profit d’autres plus ergonomiques.

 

 

Une autre fois, le directeur industriel, homophobe notoire qui multipliait les blagues lourdes à caractère sexuel à l’attention d’un des ingénieurs, qui vivait avec son compagnon et refusait de s’en cacher se vit livrer dans son bureau, situé en face de la machine à café, un énorme cadre avec un poster d’un homme dénudé. Ses blagues avaient cessé du jour au lendemain, mais pas les ricanements de toute l’équipe à chaque fois qu’il passait devant un petit groupe.

 

Son dernier coup d’éclat en date remontait à quelques jours. Il avait laissé sur le bureau du stagiaire des ventes le dossier du plus gros client. L’encadrant du petit jeune refusait de l’impliquer dans ce contrat sous le prétexte qu’il était trop jeune. En réalité, le stagiaire était bien plus brillant et lui faisait de l’ombre. Il avait proposé un plan d’action tellement efficace que le directeur des ventes l’avait félicité et lui avait offert une prime.

Aujourd’hui, il allait réfléchir à une façon de donner un petit coup de main à la sympathique assistante de gestion, qui ne savait pas comment faire pour signaler que le contrôleur de gestion faisait passer des factures personnelles sur les dépenses de l’entreprise.

Il termina son café et reposa sa tasse. Il avait trouvé une solution.

Personne ne savait ce qu’il faisait. Ses anciens amis de MBA, auxquels il avait fini par dire qu’il était assistant commercial, le snobaient plus ou moins, ne comprenant pas pourquoi il gardait un job qui rapportait si peu. Lui, de son côté, commençait à en avoir assez de leurs discussions pompeuses, de leurs airs hautains et de leurs certitudes de gosses privilégiés. Il leur préférait les soirées conviviales avec ses collègues, où personne ne cherchait à impressionner le voisin.

Il sourit, s’étira de contentement et se leva. Il ouvrit le tiroir du bureau et saisit ses craies. Aujourd’hui, il avait la certitude qu’il avait enfin trouvé sa place, et il voulait le faire savoir.

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